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EDENIA FOREST, FABRICE SCHNEIDER

FEBRUARY 16 - 25, 2024

SPAREWHEEL





DESCRIPTION GÉNÉRALE


La porte de Sparewheel est capricieuse. Elle résiste. Vous ne la franchissez pas, vous l'enfoncez. Il est important de se figurer l'état dans lequel se trouve le visiteur solitaire après pareille débauche d'énergie. Il ou elle entre immédiatement en possession d'un corps. Ce corps fait face à ceci :






Ce n'est d'ailleurs pas entièrement vrai. Posté devant l'aveugle mur blanc se tient un personnage souriant. C'est l'artiste himself qui vous attendait.


Cet espace, qui selon toute vraisemblance a jadis été un garage, est plus long que large, haut de plafond. Ce dernier a en quelque sorte été abaissé et adouci. Un cadre en bois, avec en guise de toile des feuilles de papier pelure beige, flotte au-dessus des têtes. Son quadrillage rectangulaire semble se refléter dans la disposition du carrelage qui, lui aussi, eut un jour une couleur définie. Marron clair ? La lumière agressive du néon est atténuée, le blanc des murs moins ostensible. Des cadres en aluminium à hauteur réglementaire jalonnent les deux murs qui se font face. Leur taille n'est pas exactement standard, une trentaine de centimètres sur quarante quelque chose ? Une photographie en couleur émerge de sous une vitre elle-même recouvrant un passe-partout au ton saumoné (si les saumons étaient jaunes). Les images étant de formats différents, les passe-partouts obéissent.

Dans une pièce attenante où la lumière est cette fois pleinement accusatrice, vous serez confrontez à une table carrée dont la couleur anthracite vous renverra au bon souvenir de quelque administration, une médiathèque provinciale, la salle d'étude d'un lycée quelconque. Sur cette table reposent de petits tubes gris verticaux de hauteurs et de diamètres différents. Ils sont collés les uns aux autres et forment un arc de cercle. Leur configuration peut évoquer de nombreuses choses qui toutes semblent s'accorder sur un point : leur échelle n'est pas respectée. Sur un mur proche pend un filet typique des jeux de plage. En cela son contenu nous rassure. Ce sont bien des râteaux, seaux et autres pelles en plastoc qu'il contient. Ces jeux ont la particularité d'être gris. Gris-tuyau-pvc-évacuation-des-eaux-usées. On a connu des enfances plus heureuses. Autre mur autre impression. À nouveau un cadre en aluminium et son passe-partout. Un passe-partout qui ressemble à un tour de force tant ses bords latéraux paraissent se fondre dans ceux du cadre. L'image qu'il contient est celle d'un homme accablé dans son bureau. La vue panoramique qui en est faite, le soin accordé aux détails de l'image et au passe-partout tranchent avec la médiocrité de la situation. Enfin, après avoir gravi quelques marches, vous pourriez tenter de déchiffrer le contenu d'une carte postale collée au revers du même papier pelure ayant servi au faux-plafond. Ce papier est monté sur un cadre et a les dimensions d'un petit tableau. Il est donc accroché au mur. Le contenu de la carte postale nous a été révélé : ce sont encore les Témoins de Jéhovah qui communiquent à outrance.



LES IMAGES


Car oui, les photographies présentées sous cadres proviennent du livre « Questions Young People Ask – Answers That Work, 2 volumes », publié et distribué gratuitement par la Watch Tower Bible and Tract Society of Pennsylvania, entité légale utilisée par les Témoins de Jéhovah. Cette information est donnée par l'artiste (il n'y a pas de feuille de salle) qui sort d'une poche sans fond ledit livre, consultable sur place. Vous voudriez fuir ? Rappelez-vous les difficultés rencontrées au moment d'ouvrir la porte. D'ailleurs pourquoi esquiver ? Les photos sont surprenamment élaborées. Intrigantes, même. On leur devine un texte, absent évidemment, et on se prend au jeu de lire l'image. Une robe à fleur, une moquette auburn, des manches retroussées, un poing serré, un premier plan et un arrière plan, le cadre d'une porte dans le cadre de l'image. Plus qu'aux Témoins de Jéhovah on pense à un livre didactique sur la photographie. Les compositions sont par définition entièrement artificielles. Elles rappellent les séries télévisées américaines filmées en studio. Il n'y fait jamais jour ou nuit, chaud ou froid. L'air y circule à peine. Par effet de contagion, même les rares scènes tournées en extérieur paraissent irréelles et on craint pour la santé des comédiens brusquement sortis de leur bocal stérilisé. De même les photographies de l'exposition oscillent entre la photo de studio, la photo d'une pièce de théâtre dont on aurait perdu le titre et une image fixe extraite d'un film sans nom. Plusieurs certitudes demeurent :


  1. Chaque image met en scène des sentiments présentés comme négatifs : honte, apathie, chagrin, dépression, souffrance.

  2. Ces images ont au minimum plus de trente ans.

  3. Les acteurs ou modèles jouant les adolescents ont également plus de trente ans au moment des faits.

  4. Les photos exposées ont subi un agrandissement de l'ordre du X5.



RECADRAGE


La description que je fais de cette exposition ressemble à celle d'une foire et de ses miroirs déformants. Les exagérations sont bien réelles, mais elles n'ont rien de grotesque. Plutôt que de dégouliner hors du cadre, les images sont au contraire tenues. Cela non plus n'est pas entièrement vrai. Elles font en réalité deux mouvements. Elles sont agrandies jusqu'à rendre leur trame visible, mais dans un cadre qui en empêche l'expansion incontrôlée. Une sorte de bonzaï peut-être ? À l'image de ces adultes trentenaires qui jouent les adolescents vierges et imberbes, aussi bien dans les photos ici exposées que dans les teenmovies américains. La théâtralité qui, en un sens, était déjà à l'œuvre dans les précédentes séries de photos de Fabrice Schneider, est ici traitée différemment. Elle prend à son compte le retour en grâce du cadre et du passe-partout. Ils mettent en scène des images quelque peu défraîchies. Le passe-partout ressemble bien à une scène miniature, ou du moins au cadre créé par ses rideaux. L'effet est d'un comique bizarre qui rappelle son pendant beaucoup moins subtil dans le film « Chérie j'ai rétréci les gosses »(1989).

 




Je suppose qu'il y avait là les derniers effets spéciaux propre au théâtre, ou à l'opéra, adaptés pour le cinéma. Des décors gigantesques à présent remplacés par des fonds verts. Au cinéma, la présence de corps humains rapetissés ou agrandis semble aujourd'hui démodée. On imagine plus volontiers vivre dans un monde parallèle où les échelles restent inchangées. Seules les interactions sont altérées. Ainsi la première impression, au moment de pousser la porte de Sparewheel, n'était peut-être pas si déconnectée de l'exposition elle-même ? La sensation – accidentelle – d'avoir un corps. Outre la porte acariâtre, il y a le plafond abaissé et les deux rangées de cadres qui mènent droit vers un mur nu, ou vers l'artiste. Examinez les photographies et vous aurez l'impression de voir des modèles réduits emprisonnés dans des situations peu agréables. S'il fallait forcer le trait assez grossièrement, on pourrait parler de sculptures plutôt que de photos. Des sculptures plates comme le sont les collages, par exemple. Un effet troublant de rapiéçage peut ainsi se manifester. Des personnages semblent avoir été ajoutés en post-production tandis que des lumières sortent tout droit de l'obscurité pour éclairer un visage. Cependant, le détail le plus marquant reste pour moi les mains entièrement immobiles. Alors que les corps miment à grande peine l'idée d'une action, les mains restent pétrifiées dans des expressions de pantomime qu'aucune narration ne vient signifier. Le plus inquiétant n'est peut-être pas de vivre dans une série télévisée des années quatre-vingt, conçue par les Témoins de Jéhovah, ni même de bâtir des châteaux de sable à l'aide de seaux gris sur les plages de la mer du Nord. Il s'agirait plutôt du vide qui se tient derrière chacune des mains figées. Le terme d'unheimlich est peut-être celui qui convient le mieux ici. Cette banque d'image constituée de signifiants vides ressemble à une maison hantée. L'effroi qu'elle cause n'est pas le fait d'un fantôme sans tête, mais celui d'être gagné par l'aphasie.







Cyriaque Villemaux


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GENERAL DESCRIPTION


The Sparewheel gate is capricious. It resists. You don't go through it, you break it down. It's important to imagine the state in which the solitary visitor finds themself after such an outpouring of energy. They immediately realize they have a body. This body faces this:





This is not entirely true. Standing in front of the blind white wall is a smiling figure. It's the artist himself, waiting for you.


This space, which in all likelihood was once a garage, is longer than it is wide, with a high ceiling. The ceiling has been lowered and softened. A wooden frame, with sheets of beige onion skin paper as canvas, floats above the heads. Its rectangular grid seems to be reflected in the layout of the floor tiles, which also once had a definite colour. Light brown? The aggressive neon light is muted, the white of the walls less conspicuous. Aluminium frames, hung at the correct height, line the two facing walls. Their size is not exactly standard, about thirty centimetres by forty something? A colour photograph emerges from under a pane of glass itself covering a salmon-coloured passepartout (if salmon were yellow). As the images are of different formats, the passepartouts obey.

In an adjoining room, where the light is fully accusatory this time, you will be confronted with a square table, the anthracite colour of which will remind you of some administration, a provincial media library or the study room of some secondary school. On this table rest small vertical grey tubes of different heights and diameters. They are stuck together in an arc. Their configuration is suggestive of many things, all of which seem to agree on one point: their scale is not respected. On a nearby wall hangs a net, typical of beach games. Its contents are reassuring: rakes, buckets and other plastic shovels. What's special about these games is that they're grey. Grey-pvc-pipe-waste-water. We know happier childhoods. Another wall, another impression. Once again, an aluminium frame and its mat. A passepartout that looks like a tour de force, its side edges seeming to merge into those of the frame. The image it contains is of a crushed man in his office. The panoramic view, the attention to detail and the matting contrast with the mediocrity of the situation. Finally, after climbing a few steps, you could try to decipher the contents of a postcard stuck to the back of the same onion skin paper used for the false ceiling. This paper is mounted on a frame and has the dimensions of a small painting. It is therefore hung on the wall. The contents of the postcard were revealed to us: once again, Jehovah's Witnesses were communicating excessively.



THE PICTURES


Yes, the framed photographs come from the book "Questions Young People Ask - Answers That Work, 2 volumes", published and distributed free of charge by the Watch Tower Bible and Tract Society of Pennsylvania, the legal entity used by Jehovah's Witnesses. This information is given by the artist (there is no information sheet) who pulls the book out of a bottomless pocket. Would you like to run away? Remember the difficulties encountered when opening the door. And why should you? The photos are surprisingly elaborate. Intriguing, even. You can assume that they usually come with captions, but they're obviously missing, so you play the game of reading the image. A floral dress, an auburn carpet, rolled-up sleeves, a clenched fist, a foreground and a background, the frame of a door within the frame of the image. More than Jehovah's Witnesses, it makes you think of an instructional book on photography. The compositions are, by definition, entirely artificial. They are reminiscent of American television series filmed in a studio. It is never day or night, hot or cold. The air barely circulates. By contagion, even the rare scenes shot outdoor seem unreal, and we fear for the health of the actors who have suddenly been taken out of their sterilised jars. Similarly, the photographs in the exhibition oscillate between a studio shot, a photograph of a play whose title has been lost, and a still image taken from an untitled film. But several things remain certain:


  1. Each image depicts feelings presented as negative: shame, apathy, sorrow, depression, suffering.

  2. The images are at least thirty years old.

  3. The actors or models playing the teenagers were also over thirty years old at the time of the events.

  4. The photos on display have been enlarged by a factor of 5.



REFRAMING


My description of this exhibition resembles that of a fair and its distorting mirrors. The exaggerations are real, but there is nothing grotesque about them. Rather than dripping out of the frame, the images are held in place. This is not entirely true either. They actually make two movements. They are enlarged to the point where their pattern is visible, but within a frame that prevents it from expanding uncontrollably. A sort of bonsai tree, perhaps? Just like the thirty-something adults who play the virginal, beardless teenagers in the photos on show here and in American teen movies. The theatricality that, in a sense, was already at work in Fabrice Schneider's previous series of photographs, is treated differently here. It embraces the return to favour of the frame and the passepartout. They set the scene for images that are somewhat out of date. The passepartout resembles a miniature stage, or at least the frame created by its curtains. The effect is bizarrely comic, reminiscent of its much less subtle counterpart in the film "Honey, I Shrunk the Kids" (1989).






I suppose it was the last time such special effects, borrowed to the theatre or opera, were adapted for the cinema. Gigantic sets now replaced by green backgrounds. In cinema, the presence of shrunken or enlarged human bodies seems old-fashioned these days. It's easier to imagine living in a parallel world where the scales remain unchanged. Only the interactions are altered. So perhaps the first impression we had when we pushed open the door to Sparewheel wasn't so disconnected from the exhibition itself? The - accidental - sensation of having a body. Apart from the surly door, there's the lowered ceiling and the two rows of frames that lead straight to a bare wall, or to the artist. Look at the photographs and you'll get the impression that you're looking at scale models trapped in unpleasant situations. If we had to force the point rather crudely, we could call them sculptures rather than photographs. Flat sculptures like collages, for example. A disturbing effect of patching can thus be achieved. Characters appear to have been added in post-production, while lights emerge from the darkness to illuminate a face. However, the most striking detail for me remains the completely motionless hands. While the bodies barely mime the idea of an action, the hands remain petrified in pantomime expressions that have no narrative meaning. Perhaps the most disturbing thing is not living in an eighties television series designed by Jehovah's Witnesses, or even building sandcastles with grey buckets on the beaches of the North Sea. Rather, it is the emptiness that stands behind each of the frozen hands. The term unheimlich is perhaps the most appropriate here. This image bank of empty signifiers resembles a haunted house. The fear comes not from a headless ghost but from being overcome by aphasia.






Cyriaque Villemaux


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